Sénégal : identité contemporaine

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weeklyinfos.net@gmail.com
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Traversée par des mouvements identitaires contradictoires, la société sénégalaise est à la croisée de problématiques sociétales, économiques et culturelles.

Elle est tiraillée entre ses traditions et les tensions liées à l’invention de sa propre contemporanéité, ce qui la conduit à négocier avec ses identités multiples. Parmi celles-ci, notre culture négro-africaine originelle, l’islam, l’Occident – par le truchement du fait colonial – et le mouvement du monde. Autant d’influences entrecroisées, asymétriques, parfois contradictoires.

L’entreprise coloniale, pour réussir et perdurer, a eu besoin de délégitimer tous les systèmes de référence préexistants. Une tentative, encore timide, de se réapproprier ses propres systèmes de référence et d’opérer ses synthèses est actuellement à l’œuvre en Afrique. Elle consiste dans le fait de dire : « Voici qui nous sommes. Voici la ligne de partage entre nos valeurs, celles qui nous viennent de l’extérieur et celles que nous choisissons d’incorporer dans notre dynamique d’évolution sociétale. »

Interpellé à propos de la pénalisation de l’homosexualité au Sénégal lors d’une interview sur iTélé, le 25 octobre, le président sénégalais a rappelé que chaque société avait son métabolisme propre et une échelle de valeurs qui lui était singulière*. Le véritable enjeu n’est pas tant la position actuelle de la société sénégalaise sur cette question. Il est que chaque société puisse établir son système de valeurs de manière endogène : interroger celles-ci, en rejeter certaines au besoin, et formuler des choix autonomes. Certaines dynamiques, qu’il faut encourager, sont favorables aux libertés individuelles, d’autres s’avèrent plus conservatrices. Ce « tri sélectif » ne saurait être imposé de l’extérieur.

Le Sénégal est un creuset. Il a un pied en Orient, un autre en Occident, et on peut se demander où bat son cœur profond. Celui-ci est censé s’enraciner dans une souche négro-africaine. Mais force est de constater que la puissance d’imprégnation de chacune de ces influences – et leur force de frappe médiatique et culturelle – est inégale. Il nous revient d’adopter une forme de distance critique envers ces différents héritages, ce qui implique la liberté de les interroger tous. Ne pas s’inscrire dans un rejet épidermique de ce qui viendrait d’ailleurs ni opter pour une fétichisation de notre culture originelle. Si des pratiques issues de celle-ci avilissent l’individu, il faut les rejeter.

Il nous faudrait des cultural studies à l’africaine afin d’adopter une distance critique épistémologique par rapport aux cadres occidentaux et orientaux.

Lorsqu’elle intègre des valeurs issues d’autres horizons, une société doit pouvoir le faire à son propre rythme et non en fonction d’un agenda culturel venu d’ailleurs. Au Rwanda, Paul Kagamé tient de longue date un discours de ce type, avec une posture sans doute plus tranchée que celle du président sénégalais. Ce qui est intéressant, dans les deux cas, c’est que des pays africains, indépendamment de leur poids économique ou géostratégique, démontrent qu’ils ont la capacité d’affirmer leur singularité et leur désir d’être les sujets de leur propre histoire. C’est à cette condition que la postcolonie peut s’avérer féconde, pas si des indépendances concédées perpétuent un système de domination culturel et intellectuel.

Or, faute d’aiguillons, cette affirmation de soi peine à émerger. Au Sénégal, la société civile est prompte à se mobiliser autour d’enjeux institutionnels ou politiques. Elle a épousé des formes de mobilisation à l’occidentale et sait se montrer efficace concernant certains enjeux. Mais il nous manque une réflexion critique, intellectuelle, sur le type de société que nous voulons devenir. Depuis Cheikh Anta Diop, ce terrain a été laissé en friche. Il nous faudrait des cultural studies à l’africaine afin d’adopter une distance critique épistémologique par rapport aux cadres occidentaux et orientaux.

C’est ce travail de dépoussiérage et de régénération qui nous permettra d’édifier notre propre voie. Et de faire entendre notre propre voix.

*« Nous avons notre code de la famille, nous avons notre culture, nous avons notre civilisation, il faut que les gens apprennent à respecter nos croyances et nos convictions. »
Felwine Sarr
Source : J.A

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