Abdallahi Ould Hormatallah et les pendus d’Inal : au nom de notre compagnonnage et de ton parcours.

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weeklyinfos.net@gmail.com
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Cher ami,

C’est par le journal Le Calame (honneur à lui) que j’ai pris connaissance cette semaine d’une information glaçante selon laquelle tu niais les pendaisons d’Inal du 27 novembre 1990 pour « célébrer » d’une bien cruelle manière, l’indépendance de la Mauritanie.

Mon premier reflexe avait été de souhaiter un malentendu, un problème d’interprétation… Puis vint ton démenti (timide) qui me soulagea. Mais c’était avant que ne vienne cette vidéo qui dissipe tout malentendu d’un coup, éclaire tout le monde sans ambigüité. Je suis maintenant dans la situation de celui qui, face à ce genre de situations, doit réagir par l’indifférence (qui frise parfois le mépris) ; ou encore celle de la personne qui voyant un ami risquer de perdre pied, est tiraillé entre le désir de lui tendre la main et la tentation de lui tourner le dos pour ne pas se mouiller. Et parce que je te voue un profond respect forgé par un long compagnonnage et que je n’ai aucune envie de te laisser à ton sort, je m’en vais donc réagir à tes propos.

J’avoue, cher ami, que j’ai eu mal ; mal pour toi. Parce que pour t’avoir côtoyé au plus fort de la résistance contre la dictature d’Ould Taya, je sais que tu fus un combattant sincère des causes justes et nobles, à l’université de Nouakchott pendant la grève de 1997, en France ensuite au sein de Conscience et Résistance et de SOS Esclaves. Le grand public ne le sait probablement pas : tu fus, avec les amis de Conscience et Résistance, à l’origine du colloque organisé à la Sorbonne les 31 mai et 1er juin 2002[1] par l’Association internationale de recherche sur les crimes contre l’humanité et les génocides (AIRCRIGE) avec le précieux concours de Catherine Coquio. Sans vous (les amis de CR et toi), Catherine Coquio ne se serait peut-être jamais intéressée à ce point à la Mauritanie. J’eus l’insigne honneur de produire le texte d’introduction sous le titre La Mauritanie sous la botte d’un tyran[2] ; texte qui reprenait les graves manquements aux droits de l’homme sous Ould Taya. Il y était question de pratiques esclavagistes et d’exécutions extrajudiciaires dont les pendaisons d’Inal. Au deuxième jour du colloque je faisais une communication qui portait sur l’impunité et la résistance[3] où je disais, entre autres, « Les évènements dont nous faisons état ne sont pas le fruit de l’imagination, fût-elle vagabonde et fertile, des militants que nous sommes. Nous ne faisons pas du militantisme-fiction. Nous ne demandons qu’à cesser d’en parler, mais pour cela, encore faut-il que les abus cessent. Si on en a déjà parlé il faut encore en parler. Pourquoi ? Parce que l’oppresseur, lui, n’en a pas assez d’opprimer. Il continue ses forfaitures, ou laisse, au moins, courir l’impunité. Il y a dénonciation parce qu’il y a violation des droits de l’homme. » Nous étions sur la même longueur d’onde toi et moi et tu écriras, presque exactement, avec tes mots, la même chose, dans le texte que tu publiais sur le site d’AIRCRIGE intitulé le Cri de l’esclave : mécanismes et enjeux d’une domination[4]. J’y reviendrai plus loin.

Je suis donc vraiment triste de te voir soutenir certains discours que tu avais si brillamment vilipendés il y a encore peu.

D’abord l’épouvantail FLAM

Pour avoir entendu souvent le régime Ould Taya se servir de cette ritournelle jusqu’à la nausée, je ne m’attendais pas à l’entendre dans ta bouche. Parce que plus que beaucoup de personnes, tu sais à quel point le régime d’Ould Taya a joué sur les peurs en se servant de la prétendue « menace FLAM » et du « péril noir » pour mobiliser les communautés mauritaniennes les unes contre les autres. Tu sais comment les services de renseignement avaient manipulé le Manifeste du négro-africain opprimé (document fondateur s’il en est des FLAM) pour justifier tous les crimes auxquels le régime de Taya allait se livrer de la façon que tu sais. Tu es aussi bien placé pour savoir que des personnes comme Tene Youssouf Guèye ont payé de leur vie sans jamais avoir été des FLAM. Et il y en eut beaucoup d’autres dans les camps de la mort comme à Inal (je te renvoie aux témoignages de Sy Mahamadou, auteur de l’enfer d’Inal qui fut aussi ton compagnon de lutte). Les FLAM pourraient, de même, t’objecter que leur retour (notamment celui de leur président Samba Thiam en septembre 2013) en Mauritanie a été, sinon encouragé, du moins facilité, d’une façon ou d’une autre, par le pouvoir que tu soutiens. Lequel Samba Thiam avait même été reçu à la présidence de la République (qui put l’imaginer il y a encore peu ?) ; singulier parcours que celui de cette organisation que tu qualifies de raciste ! Reprocherais-tu à Ould Abdel Aziz d’avoir reçu à la présidence de la république une organisation raciste ? Je ne le pense pas. Tu aurais même pu le mettre au crédit de ton camp. Mais n’étant pas membre des FLAM et n’ayant pas été mandaté, je ne vais pas m’improviser avocat ici. Elles (les FLAM) sont assez outillées pour le faire sans aide. Les faits, eux, la pendaison des militaires à Inal dans la nuit du 27 au 28 novembre 1990, ne souffrent aucune contestation. Plusieurs témoignages circonstanciés se recoupent et personne ne les a niés jusqu’ici ; pas même les présumés auteurs de telles abominations. Et pour avoir vécu dans les régions du sud de la Mauritanie au moment des faits, j’ai personnellement vu partir beaucoup de soldats qui ne sont jamais revenus pour savoir qu’il ne s’agit pas d’affabulations.

S’agissant de l’esclavage

Dans ton brillant papier que j’ai mentionné plus haut, tu présentais la situation de l’esclavage en Mauritanie comme peu de gens avaient su le faire. C’est un texte actuel que je recommande vivement à tous ceux (j’espère que ce sera une minorité) qui aimeraient en savoir davantage sur cette pratique en Mauritanie, de sa genèse à son actualité. Tu y écrivais notamment qu’ « Au-delà de toute interprétation dogmatique ou propagandiste, il existe une réalité inaliénable, que certains expriment en parlant de « séquelles », de « survivances » ou de « plaies »… Or la réalité de ces traces d’un système ancien n’empêche pas l’esclavage pur et dur de persister. » Je relevais surtout dans ton texte ce passage qui pourrait être cruel : « On peut penser que tous ces mécanismes ne concernent que l’ancienne Mauritanie, la société rurale ou ce qui en reste. Malheureusement les choses n’ont pas changé, malgré le principe d’égalité proclamé par la Constitution de 1991 dans son Préambule, qui se réfère à la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 et à la Charte Africaine des Droits de l’Homme de 1951. L’évolution, depuis l’existence de l’Etat en Mauritanie, tend au contraire à enraciner ce mode de fonctionnement pour une raison simple, liée à l’impératif de reproduction des élites. Les descendants des maîtres d’hier assurent le maintien de ce système d’exploitation en exerçant leur nouvelle fonction : magistrat, homme d’affaires, directeur d’entreprise publique, officier supérieur de l’armée, avocat, enseignant, journaliste, leader politique, syndicaliste, diplomate, Imam…Un simple examen du rôle et du fonctionnement des institutions fait voir combien ce système cloisonné résiste à tout effort d’émancipation ». Parce qu’entre 2002 et aujourd’hui, toi et moi savons que même s’il y a eu des avancées incontestables, la copie est loin d’être propre. Et il suffirait de modifier un ou deux noms pour tenir le même discours aujourd’hui. Tu serais alors le meilleur avocat de la cause de l’émancipation des esclaves et des opprimés mauritaniens.

Mon cher Abdallahi,

Je ne serai pas de ceux qui te reprochent ton positionnement politique aujourd’hui aux côtés du pouvoir. C’est en vérité le propre de tout acteur politique/public que de vouloir se donner les moyens de mettre en œuvre ses idées. C’est même un honneur, dans certaines conditions, de servir son pays. Je pouvais juste espérer que compte tenu de ton intelligence politique, de ton parcours, du courage que je te connais, tu puisses mieux inspirer la politique que tu soutiens pour aller plus loin dans la réparation des torts dont, pour la plupart, il a hérité. A moins que ce régime ne les reprenne à son compte ; ce serait alors une autre histoire. De plus, même d’un point de vue tactique, tu avais tout intérêt à le faire au nom même des actes posés que tu as rappelés dans ton intervention. Tu en as les moyens intellectuels et politiques. Je pense, sincèrement, que c’est le combat que tu te dois d’épouser de là où tu es.

Je ne saurais terminer, cher ami, sans te recommander de reconsidérer tes propos dans cette émission. Il serait triste pour toi de tirer un trait sur ton long parcours au service des droits de l’homme et des opprimés. Aujourd’hui, il y a ce passage de quatre minutes d’une émission au cours de laquelle tu tiens des propos dans lesquels tes compagnons ont du mal à te reconnaitre. Il te suffirait de le reconnaitre avec humilité et de t’excuser auprès de ceux que tu as pu blesser. Ce ne serait pas une marque de faiblesse. Et tu pourrais alors espérer garder tout le mérite de ton engagement, le parcours de toute une vie, qui du coup, ne s’écrirait plus au passé. Et certainement, ceux qui te connaissent en public et en privé, comme moi, ne t’en tiendront pas rigueur. Parce que je crois sincèrement que tu es quelqu’un de bien et de foncièrement bon. A moins que ce ne soit un reniement. Ce serait alors, une autre histoire.

Abdoulaye DIAGANA

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