Histoire : le cheikh Hamahoullah ou la résistance pacifique d’un chérif mauritanien – Par Alioune Traoré

0
1 404 Lectures
weeklyinfos.net@gmail.com
weeklyinfos.net@gmail.com
Cheikh Hamallah (1883-1943)

L’évocation du seul nom de Cheikh Hamahoullah soulève après tant d’années questions et passions. Elle suscite selon les milieux, sympathie ou haine. Nul n’est indifférent. Vénéré ou adoré par les uns, ignoré volontairement ou détesté par les autres, comme tous les grands hommes, Cheikh Hamahoullah connut non seulement les oppositions les plus acharnées mais aussi les fidélités les plus légendaires. Ces diverses réactions souvent opposées, constituent à nos yeux un témoignage de l’importance historique du personnage.
Résistant farouche au maintien du système colonial, Cheikh Hamahoullah n’avait d’arme que la spiritualité et la dignité, et de programme politique que son comportement de tous les jours. Or, il est diff-icile de venir par la répression à bout d’une résistance spirituelle, pacifique, celle qui tire sa force de la foi, comme le tentèrent les colonisateurs français. Les déportations, les humiliations, les menaces de mort ne changèrent en rien l’attitude hostile du Chérif Hamahoullah à l’égard des tenants du système colonial français au Soudan et en Mauritanie. Il n’est donc pas étonnant de lire dans les rapports politiques de la période qui nous intéresse (1909-1943) ce qui suit : « Chérif Hamallah est un agitateur soudanais » (gouverneur général Pierre Boisson) ; « Chérif Hamallah est un marabout dangereux » (commandant Chazai).
Chef d’une véritable confrérie religieuse refusant la collaboration avec les autorités coloniales, Cheikh Hamahoullah ne connut que la persécution. Une quarantaine de ses fidèles et deux de ses fils furent sommairement exécutés après une parodie de justice à Yélimané (Mali actuel) sur les ordres du gouvernement français.
Tous ceux qui ont écrit peu ou prou sur le hamallisme n’ont pas toujours saisi la réalité hamalliste. Ils nous ont laissé dans l’école historique française un visage déformé du Cheikh. C’est plus que jamais le mot du professeur Vincent Monteil : « Il est une branche de la voie Tijâne sur laquelle on a beaucoup écrit, pas toujours avec discernement. Il s’agit du hamallisme. »1
Il nous paraît donc urgent de tenter de présenter Cheikh Hamahoullah sous un visage nouveau, son visage naturel et vrai, débarrassé du masque monstrueux que lui modelèrent les correspondances officielles et les écrits d’historiens d’inspiration administrative. C’est aussi le moment de lever le voile de merveilleux dont le couvrirent la légende et l’hagiographie africaines.

 

Qui est Cheikh Hamahoullah ?

 

Ahmedou Hama-hou-Ilah (littéralement Ahmedou que Dieu a protégé), plus connu sous le nom de Cheikh Hamallah est de la tribu des Ahel Moh’ammad Sidi Chérif de Tichitt en Mauritanie. Il est d’ascendance chérifienne. En effet, sa généalogie fait remonter ses origines à la fille du Prophète de l’Islâm 2.
Son grand-père Seydna Oumar quitte la limite septentrionale de l’Aouker 3 pour s’établir à Djigué-Diarisso, hameau situé à 60 km au nord de Nara (Mali actuel).
Son père, Mohamedou Ould Seydna Oumar, fin lettré, réputé pour son rigorisme en matière de religion, s’installe, pour faire du commerce, un peu plus loin à Kamba-Sagho, près de Niamyna sur les bords du Niger (Cercle de Ségou).
C’est là qu’il épouse Assa Diallo, une Peule originaire de Yorobougou, petit village du pays Wassoulou. De cette femme naît Ahmedou Hamahoullah vers 1883 à Kamba-Sagho. Devenu vieux et sentant sans doute sa mort prochaine, Mohamedou décide de se rapprocher de ses parents du Hodh mauritanien sans porter préjudice à son commerce.
Parmi tous les centres commerciaux de l’époque, son choix se porte sur la ville de Nioro-du-Sahel, qui était en relations constantes avec Tichitt, la terre de ses ancêtres. Il s’installe dans l’ancienne capitale du Kaarta vers 1885.
En 1895, le vieux Maure confie ses deux enfants, Hamahoullah et son petit frère Baba el-Kébir, à son cousin, le célèbre professeur Mohamedou Ould Chérif, qui les conduit à Tichitt où ils commencent à apprendre les premières lettres de l’alphabet arabe. Ensuite, les deux garçons sont pris en charge par leur oncle Mohamedou Ould Bouyé Ahmed, dit Deh, qui leur enseigne le Coran.
A l’école de Deh, le petit Ahmedou se distingue par sa vivacité d’esprit. Il est apparu particulièrement intelligent dès sa tendre enfance. D’une mémoire étonnante, il lui suffisait d’écouter son oncle lire une seule fois un verset coranique pour le réciter sans se tromper. Dès cette époque, on commence à lui attribuer de nombreux miracles et les campements environnants ne parlent plus que de ce « gamin extraordinaire ».
C’est alors que l’homme considéré comme le plus grand savant et saint de la région se rend sous la tente de Deh pour voir « l’enfant prodige » dont on parle tant autour des puits de l’Aouker. Et le vieil homme aurait confié au tuteur du jeune garçon : « Deh ! le petit Hamahoullah est appelé ailleurs par son grand destin. C’est un Qhtob 4 en croissance. Tu ne peux enseigner celui qui n’aura pas besoin d’apprendre pour connaître. Renvoie-le chez son père à Nioro. »
Peu de temps après son retour dans sa famille, le jeune garçon est initié au tijanisme par Mohamedou Ould Mohamed Chérif avant d’être inscrit à l’école de Chérif el-Mokhtar, la sommité religieuse de Nioro. Il ne quittera plus de son propre gré cette ville où il apparaîtra à l’âge de 26 ans comme khalîfa de la Tijaniyya.
Pour comprendre cette fulgurante ascension religieuse du Chérif de Nioro, il nous paraît nécessaire de revenir sur les conséquences de la défaite de l’armée d‘El-Haj Omar à Déguimbéré (1863-1864) sur l’évolution du tijanisme en Afrique de l’Ouest.

 

Une guerre de religion

 

Dans la deuxième partie du xixe siècle, le mouvement d’El Haj Omar fut le phénomène majeur de l’évolution des peuples de l’Ouest africain. Initié au tijanisme par Maouloud Vall, l’un des élèves du saint mauritanien Cheikh Moh’ammad el-Havew et nommé khalîfa par le célèbre Cheikh Mohammad Ghali, El Hai Omar devait répandre la Tijaniyya en Afrique occidentale.
Cette entreprise de diffusion de la Tijaniyya n’était pas sans péril puisqu’elle était menée en même temps que la guerre sainte. Pour les musulmans de la confrérie des Qâdiriyya, le thème de la guerre sainte, cher à El Haj Omar, ne paraissait qu’un prétexte permettant à ce dernier de bâtir un empire toucouleur où l’Islam ne serait propagé que sous la forme de la doctrine tijaniyya.
Dès les débuts de sa prédication, Omar Tall s’était fait des adversaires déterminés. Dans son enseignement il ne cessait d’insister sur la supériorité de la Tijaniyya sur toutes les autres confréries musulmanes 5. Or, les empereurs du Macina étaient des fidèles de la Qadiriyya dirigée par le puissant Bekaye de Tombouctou.
Au moment où El Haj Omar était en lutte contre le chef païen Mamadi Kandia du Kaarta, Bekaye chantait les louanges de l’homme de Haloar. « El Haj Omar est un Cheikh de la Vérité et un Sultan qui ne cesse d’écraser tout païen. » 6 Mais dès que le tijanisme commence a être pratiqué au Macina, le fief religieux de Bekaye, celul-ci se retourne contre Omar qui s’avère être un rival dangereux au plan spirituel.
La rupture intervient entre les deux hommes en 1863. L’aspect dominant du conflit est bien religieux, car il s’agit de la lutte entre deux chefs de confréries, deux thaumaturges. Le résultat devait être interprété comme une sorte de jugement presque divin consacrant la supériorité doctrinale et la transcendance spirituelle de l’une des deux « voies » 7 sur l’autre. Faut-il préciser que Bekaye (le représentant d’Abd el-Kader Jilani) et El Haj Omar (le représentant de Cheikh Ahmed Tijani) ont brandi chacun de son côté le pouvoir mystique qui devait permettre la mise en déroute de l’armée « ennemie » ?
Le choc décisif ne tarde pas à se produire. Il a lieu dans les environs de Hamdallahi, victorieusement assiégée par les soldats de Bekaye venus au secours des empereurs du Macina écrasés par l’armée toucouleur.
La tentative de sortie des armées omariennes bloquées dans la capitale impériale peule du Macina est désastreuse. Elle ne permet qu’une fuite désespérée aux vaillants guerriers du Fouta écrasés sous le nombre de leurs adversaires acharnés.
Quelques jours après la reprise du siège de la Dina 8 par l’armée macinienne, des évènements importants se produisent dans l’Ouest africain : la débacle de l’armée omarienne et la disparition d’El Haj Omar Tall à Déguimbéré (1863-1864). Avec cet homme disparaissent non seulement un batisseur d’empire et un « mujâhid » 9, mais aussi et surtout le porte-drapeau du tijanisme conquérant en Afrique occidentale.
Sur le plan purement religieux, les conséquences du « Waterloo » omarien de 1864 ont été désastreuses pour le prestige et 1’expansion du tijanisme au Bilad es-Soudan.

 

Les nouvelles de la défaite omarienne et du déclin de la confrérie de Cheikh Ahmed Tijani ne tardent pas à se répandre en Afrique du Nord 10 et elles consternent les responsables du tijanisme maghrébin. C’est alors que le chef de la zâwiya tijanienne de Tlemcen entreprend de sauver la confrérie en Afrique Noire. Cette zawiya algérienne est alors dirigée par Abou Abdillahi Seyyidi Tahar Bou Taëb, un illustre compagnon du fondateur de la Tijaniyya. « Il était considéré par de nombreux disciples de Cheikh Ahmed Tijâni comme le grand khalîfa de la confrérie … » 11.

 

Selon l’auteur de Kashf al-Hijab, Cheikh Tahar 12 a reçu de Cheikh Ahmed Tijâni des pouvoirs illimités au sein de la confrérie. Il devait être « l’homme autorisé ». C’est cet homme qui est à l’origine de la désignation de Cheikh Hamahoullah comme chef de la Tijaniyya en Afrique occidentale. Il charge en effet son disciple préféré, Cheikh Sidi Moh’ammad Lakhdar 13, d’aller à la recherche de celui qui, selon lui, serait déjà le dépositaire du « mot secret » de la Tijaniyya. Après lui avoir tracé le portrait de l’homme prédestiné de l’Ouest africain qui devait donner une impulsion nouvelle au tijanisme, il lui transmet aussi des « indications ésotériques » pour identifier le futur khalîfa des Tijaniyya au Bilad es-Soudan.

 

La prédestination

 

Cheikh Sidi Mohammad, après un long périple, entre à Nioro du Sahel en 1900. C’est dans cette localité qu’il rencontre « l’homme » qu’il cherche depuis de nombreuses années, en réalité un adolescent de dix-neuf ans, Ahmedou Hamahoullah. A la suite de longues conversations secrètes, le, messager de Tlemcen croit avoir décelé chez le jeune homme quelques qualités du « khalîfa » qu’il cherche. Mais celles-ci ne suffisent pas … Enfin, un vendredi matin de 1902, l’heure du destin a sonné pour les deux hommes.

 

En effet Chérif Hamahoullah se rend comme d’habitude chez celui qui vient de l’enseigner, Cheikh Lakhdar. Dès que le vieil homme l’aperçoit, il se lève et vient à sa rencontre, ce qui surprend l’assistance. Mais le vieux missionnaire a décidé d’en finir. Il invite Hamahoullah à le suivre dans sa chambre à coucher. Là, il le fait asseoir sur un tapis de prière blanc orné de poils frisés d’astrakan. Il s’agenouille lui-même et sur le sable également blanc il écrit un « mot » de onze lettres et demande à Hamahoullah s’il lui est arrivé de voir cette formule sacrée au cours de songes ou de rêves. Il convient de préciser à ce propos que l’onirisme a une place importante dans le mysticisme musulman.
Revenons au « mot secret ». Hamahoullah avait répondu qu’il connaissait bien cette formule sacrée mais que ce n’était pas celle-là qu’il voyait au cours de son sommeil. Il écrit à son tour un « mot ». Il déclare ensuite que celui de Lakhdar ne diffère du sien que dans la forme et non dans l’esprit, le sens ésotérique étant le même. Enfin il passe à la démonstration en faisant comprendre que si le nombre de lettres du « mot secret » du vieillard est de onze, chiffre sacré de la confrérie, la somme des valeurs numériques de chacune des deux lettres du sien égale aussi onze en utilisant le procédé mnémotechnique çûfi.
Hamahoullah vient de révéler au cours de cette épreuve qu’il est le détenteur du secret mystique de la Tijaniyya et donc le pôle du tijanisme. Plein d’admiration, les yeux remplis de joie, le vieil Algérien efface le « mot » que Cheick Sidi Tahar Bou Taëb lu a révélé depuis de nombreuses années. Enfin, il serre contre sa poitrine l’homme prédestiné qu’il vient d’identifier, celui qu’on appelera désormais Cheikh Hamahoulla. Mais ce n’est qu’à la mort du vieux missionnaire, en 1909, que le fils d’Assa Diallo prendra l’allure d’un véritable chef de confrérie, d’un khalîfa.
L’homme est simple et respectueux des autres et de soi-même.

 

Il accueille chaleureusement et spontanément tous ceux qui se présentent à lui. D’une humilité rare, il ne fixe jamais du regard ses interlocuteurs qu’il sait écouter attentivement quelles que soient l’importance ou la futilité de leurs propos. Préférant d’ailleurs écouter que parler, le Chérif est loin d’être bavard. Cependant, il sait découvrir et dire le petit mot qu’il faut pour chacun. Il est, si l’on en croit les témoignages des administrateurs coloniaux qui l’ont connu, très généreux :

 

« Il reçoit de nombreuses aumônes mais il en fait la plus large distribution. » 14 Ecrivant quelques années plus tard, Descemet confirme les renseignements rapportés par P. Marty : « S’il reçoit beaucoup, il donne également beaucoup, ne gardant qu’assez peu pour lui-même, secourant sans compter les détresses matérielles qui ont recours à lui. Et cette générosité n’est pas sans ajouter grandement à son renom […] Il n’est pas un quémandeur ou un pauvre qui frappe en vain à sa porte […] » 15
Le Chérif est un homme très calme, qui ne se met jamais en colère ; il est aussi très brave. A propos de son courage qui approche, semble-t-il, la témérité il est intéressant de mentionner le témoignage de M. Amadou Hampaté Bâ, le grand philosophe et sage malien : « Ce qui force l’admiration chez Chérif Hamahoullah, ce ne sont pas la sainteté et les miracles mais ce sont surtout son courage mâle, sa poigne et son imperturbable sang-froid. »
Homme de culture, Hamahoullah a eu des fidèles de renom tels que Mulây Idriss de Banamba et Tierno Bokar Salif Tall de Bandiagara, un « homme de Dieu » selon l’expression de Théodore Monod.
Cheikh Hamahoullah a été un çûfi vénéré. « Chérif Hamahoullah est surtout un mystique et c’est par-là que se fonde sa réputation […] L’influence du Chérif Hamahoullah est considérable, la vénération dont il jouit est extraordinaire pour un jeune homme. »16.
Le capitaine Rocaboy partage le même point de vue que Marty quand il écrit : « Hamallah, à partir de 1912, se confinant dans l’ascétisme et le mysticisme s’affirme comme un personnage de premier plan des confins sahélomaures […] De Nioro, la renommée de Chérif Hamallah se répand en Mauritanie et au Soudan jusqu’à Dakar et au Fouta-Djalon […] Le Chérif ayant la réputation d’un Saint inoffensif. »17.
Un autre témoignage, celui de Descemet, concorde avec ceux de Marty et de Rocaboy : « Sort-il par extraordinaire dans Nioro, la foule lui fait escorte, se prosternant et cherchant à toucher ses vêtements et ses mains. »18.
En 1926, le gouverneur Bonamy ne disait-il pas lui-même, au cours de la cent quarante-deuxième séance de la Commission interministérielle des affaires musulmanes, que Cheikh Hamallah « continue à vivre avec piété, modestie et renoncement. Les gens les plus attachés aux joies de ce monde respectent son exemple. »19.
C’est cette admiration populaire qui a connu son épanouissement dans le véritable culte d’un saint vivant. Dès lors, il est difficile de dissocier le personnage réel du mystique. Le second a eu le pas sur le premier qui incarnait déjà aux yeux de nombreux musulmans une parcelle du Pouvoir divin qu’Allah ne cède qu’à ses préférés. En définitive, il est difficile si l’on ne veut trahir ses sources orales et écrites les plus sûres, d’écrire à propos de l’homme de Nioro sans tomber dans ce que d’aucuns pourraient appeler l’hagiographie. Certes, il est délicat de porter des jugements de valeur sur une personne qui apparait d’abord comme un mystique. Cette difficulté a été ressentie par Amadou Hampaté Bâ qui déclare :

« Cheikh Hamahoullah est une sorte d’énigme, pour le comprendre, il faut avoir de la foi. » Mais Hamahoullah, qui a, semble-t-il, érigé en principes sacrés la piété et la sagesse dans l’isolement, a-t-il apporté des innovations à la Tijaniyya ? A propos de la doctrine et du courant religieux du Chef de Nioro, certains ont parlé de « tijanisme différencié » (Albert Leriche) ou de « tijanisme différencié à caractère subversif » (Justin Vieroz) et d’autres de « secte dissidente de la Tijaniyya ». Enfin des marabouts locaux ont crié à l’hérésie. Jugements abrupts et laconiques ! Qu’en était-il de la Tijaniyya.exactement ? Avant de répondre à cette question il convient de faire une présentation.

 

Marche nomades
Rassemblement de troupeaux et de leurs gardiens près d’Agadès (Niger)

Histoire de la confrérie Tijaniyya

 

A l’origine, la religion de Mohamed ne connaissait guère de confréries nées, par la suite, de ce qu’on pourrait appeler le mysticisme de l’Islâm, le tessaouf ( tasawuf) ou çûfisme. Ce mouvement mystique « prit naissance », selon Georges Drague 20 (qui semble bien informé), « dans le Moyen-Orient à la fin du VIIIe siècle de l’ère chrétienne, en réaction contre le formalisme desséché et vide des docteurs de la religion musulmane ». Le çûfisme semble systématiser l’effort personnel dans la recherche du salut et de l’anéantissement en Dieu. Les çûfis prescrivent à leurs adeptes le renoncement aux choses de ce monde, la continence, l’humilité et le respect scrupuleux des principes fondamentaux de la Sunna et du Coran. Ce mouvement s’est répandu en Afrique de l’Ouest par l’intermédiaire de deux confréries, essentiellement, la Qâdiriyya et la Tijaniyya.

 

La première a été fondée en Orient par Sidi Abou Mohamed Abd el-Qadr Jilâni, celui que tout Bagdad surnommait le « vivificateur de la foi » (Moyhi’dîn). Le qâdirisme aurait été introduit en Afrique à la fin du XVIe siècle par Mohamed Abd el-Krim el-Maghili, le persécuteur des Juifs sahariens. La seconde, la Tijaniyya, a été fondée en Algérie à la fin du XVIIIe siècle par le Cheikh Abû el-Abbas Ahmed el-Tijâni qui finit par s’établir à Fez (Maroc). Cette « voie » a été introduite en Afrique par Cheikh Moh’ammad el Havew, le savant mauritanien de la tribu des Idaw-Ali. Cheikh Tijâni a fait codifier la doctrine de sa confrérie dans le bréviaire tijani intitulé « Jawahir el-Ma’âni » rédigé sous sa dictée par Haj ‘Alî Harazim ben Beradah. C’est cette doctrine dont se réclame Cheikh Hamahoullah.

 

Pour répondre à la question que nous nous sommes posée, il convient de noter que Cheikh Hamahoullah était loin de vouloir réformer le tijanisme tel qu’il avait été codifié, ou de créer une dissidence au sein de la Tijaniyya. Au contraire, puisque les tijanes marocains et leurs confrères de l’Ouest africain ne respectent pas l’une des prescriptions du « Jawahir el-Ma’âni » qu’ils considèrent comme dépassée, Cheikh Hamahoullah, suivant en cela les instructions du messager de Tlemcen, demande le retour aux « sources originelles, pures et premières » du tijanisme. N’a-t-il pas dit lui-même : « Je n’ai rien réformé, rien apporté de nouveau dans la doctrine tijaniyya. Qu’Allah le Tout-Puissant me préserve d’une telle tentative. »22.

 

En vérité, la seule différence entre la doctrine défendue par Hamahoullah et celle de ses adversaires tijanis omariens ou Idaw-Ali, réside dans la récitation de la formule Jawharat al-Kamal (la Perle de perfection) onze fois par le Chérif de Nioro et douze fois par les autres 23. Si l’on étudie de près la doctrine tijanienne, on comprend qu’il s’agit d’une prière facultative qu’on peut ne pas réciter.

 

jeune chamelier
Jeune chamelier de la région de Tichitt, terre des ancêtres du chérif

La montée du hamallisme

 

En vérité, là n’est pas le problème mais, dès son apparition, le Cheick de Nioro devient très populaire. Des fidèles accourent de partout. « Rien d’étonnant dans ces conditions que Nioro soit devenues dpuis deux ou trois ans un lieu de pèlerinage où on accourt voir le Maître, le vénérer et recevoir sa bénédiction et même temps ses instructions. » 24 Le succès hamalliste sème le désarroi dans la plupart des confréries du Sahel et les adhésions au mouvement du Cherif de Nioro se multipleint à un rythme sans précédent.
La plupart des tribus amures de l’Est mauritanien obtiennent le chapelet hamalliste. La voix du Maître de Nioro se fait entendre jusque sur les falaises de Bandiagara où réside l’un des plus prestigieux descendants d’El-Haj Omar, Tierno Bokar, qui vient demander le simple titre d’élève à Hamahoullah à Nioro. De Banamba surgit un des anciens maîtres du Chérif, Mûlây Idriss, un érudit aux cheveux blancs qui demande lui aussi le chapelet du jeune Cheikh qui n’a alors que 26 ans.
Le hamallisme se répand très vite en Mauritanie, au Soudan, au Niger, en Côte d’Ivoire, au Sénégal, en Haute Volta.

 

Les montagnes du Fouta-Djalon n’échappent pas, elles non plus, à « l’intrusion » hamalliste. Cheikh Hamahoullah reçoit des adhésions à sa voie, de Labé et de Mamou après celles de Kankan (en Haute-Guinée).
De nombreux chefs religieux, incapables d’empêcher le départ de leurs fidèles en direction de la zawiya hamalliste de Nioro, ne tardent pas à dénoncer la nouvelle confrérie comme « une secte grossière et fanatique », selon l’expression de Suret-Canale. Ils présentent Cheikh Hamahoullah aux administrateurs coloniaux comme un agitateur et un anti-Français notoire.
Pour les autorités, l’attitude réservée du Chérif est inadmissible, surtout au moment où de grands marabouts devenus les auxiliaires les plus sûrs des tenants du système colonial déclarent publiquement que « la collaboration avec la France est agréable à Dieu ».
L’intervention française contre le mouvement hamalliste devient dès lors inévitable.

 

Adzope
Lieu de détention du cheikh Hamahoullah à Adzopé (Côte d’Ivoire).

La résistance anticoloniale

 

Tous les gouverneurs généraux de l’ex-AOF et leurs lieutenants-gouverneurs ont adopté de 1924 à 1943 la même position à l’égard du hamallisme. Cette position se résume en un mot : la répression. Certains historiens ont chargé le seul régime de Vichy, mais il faut le reconnaître, même les représentants du Front Populaire ne font pas exception.
Du reste, cette hostilité du régime colonial à l’égard du Chérif nous paraît aujourd’hui logique. En effet, Cheikh Hamahoullah est un adversaire acharné de la colonisation. Il n’aime pas la fréquentation des administrateurs coloniaux. Pour lui « la présence des Français sur cette terre d’Islâm est provisoire. Il ne faut donc pas se compromettre à leurs côtés » Il rappelle un autre résistant africain, Cheikh Ma el-Aïnin, lorsqu’il dit que toute collaboration avec les occupants est une trahison de l’Islâm.
A Nioro, il refuse toutes les offres des administrateurs coloniaux qui veulent utiliser son prestige au profit du maintien et du renforcement de leur système. Il n’aime pas le contact des autorités. A ce propos Paul Marty écrit : « Vis-à-vis de nous, son attitude est correcte mais réservée. Il ne vient au bureau que sur un appel formel »25.
En 1923, le capitaine André écrit à son tour : « Le marabout apparaît comme l’homme chef […] susceptible de recevoir les inspirations d’origine étrangère, c’est à ce titre qu’il doit être surveillé. » 26 Il ajoute que cette surveillance paraît nécessiter une organisation spéciale.
L’administrateur de Nioro, M. Némos, confirme les propos de Marty :

« Chérif Hamallah répond immédiatement à une convocation mais sans convocation je n’aurais jamais fait sa connaissance ; j’ai dû le convoquer lors de ma prise de service alors que selon l’usage tous les notables du lieu se présentèrent spontanément a mon arrivée. A l’occasion du premier janvier, il s’abstint d’une visite à la résidence et lui ayant fait dire par un interprète mon étonnement de son absence au milieu d’indigènes influents qui vinrent me saluer 27, il me fit répondre qu’il ignorait les fêtes françaises. »

 

Plus tard, à propos de ses prières qu’il avait décidé d’abréger en ne faisant que deux génuflexions (raka’at), le commandant de cercle de Nioro le convoque pour « s’expliquer ».
— « Pourquoi abrèges-tu tes prières ? Pourquoi tiens-tu à te singulariser en faisant deux raka’at ? Te prends-tu maintenant pour un Prophète ? »
L’administrateur français, qui vient d’accueillir Cheikh Hamahoullah de façon discourtoise, reçoit de celui-ci la réponse suivante :
— « Monsieur le représentant de la France, dites-moi s’il vous plaît combien de raka’at sont prescrites par la France? » 28 Surpris et vexé de cet humour, l’Européen demande au Chérif de sortir de son bureau.

Un tel homme supporte le colonialisme mais le déteste. Les colonisateurs qui ont depuis longtemps décidé de sévir contre le seul marabout du Soudan et de la Mauritanie qui refuse leur collaboration, leurs faveurs matérielles et leurs décorations, ne cherchent qu’un prétexte pour entrer en action.

 

De 1917 à 1923 de nombreux heurts se sont produits entre les hamallistes et les fidèles des autres confréries de Nioro du Sahel, mais, en 1924, une sanglante, échauffourée éclate entre partisans et adversaires de Cheikh Hamahoullah à Nioro. Les chefs religieux de ces derniers ne sont nullement inquiétés, mais seulement Hamahoullah. La suite des événements nous est révélée par Lamine Guèye, conseiller colonial du Sénégal (voir encadré).
Le marabout a cru bon de s’expliquer mais c’est inutile car son sort est déjà fixé. Le gouverneur Terrasson de Fougères a déjà demandé son internement en Mauritanie pour une période de dix ans 29. En effet, par l’arrêté 2639 bis du 28 novembre 1925 30, le gouverneur général de l’Afrique occidentale française décide l’internement de Chérif Hamahoullah pour une période de dix années en vertu des pouvoirs qui lui sont conférés par le décret du 15 novembre 1924 31. Il ne reste plus qu’à arrêter le Chérif de Nioro qui réside à Bamako depuis plusieurs mois, sur la demande de Terrasson de Fougères.
Faisant le récit de l’arrestation de l’élève de Lakhdar, Lamine Guèye écrit : « Le vendredi 25 décembre 1925, jour de Noël, fut pour la population indigène de Bamako un jour de profonde tristesse. L’émotion fut grosse, causée par la nouvelle de l’envoi en exil de Cheikh Amalla, grand et paisible marabout universellement aimé et respecté dans toute l’Afrique occidentale française.
Dès une heure du matin, des bruits se perçoivent, des chuchotements significatifs indiquent qu’il se prépare un coup anormal : ce sont les fonctionnaires de la sûreté qui font leurs préparatifs pour enlever le Chérif Amalla telle une belle du pays des mille et une nuits. Les rues avoisinant la demeure du marabout sont occupées par des gardes de cercle et des agents de police armés ; les autos sont là qui font du tintamarre ; les voisins se réveillent en sursaut, les femmes s’affolent et dans tout ce brouhaha le Commissaire de police, avec toute sa majesté, dit la sentence qui doit consacrer le malheur d’un innocent et donner au Chérif Amalla une auréole de martyr.

 

“Voici l’arrêté du Gouverneur-Général prononçant ton exil et ton internement en Mauritanie. L’ordre que j’ai reçu est que tu prennes immédiatement cette automobile. Laisse tes bagages et toutes tes affaires, tu trouveras tout au lieu indiqué.”
Le marabout prend place dans la voiture pour une destination inconnue. Dislocation de tout le monde officiel et dans la maison vide de son hôte, femmes, enfants, vieillards sont secoués par des sanglots. Le Commissaire de police croit cependant devoir avertir le beau-frère du marabout que le Gouverneur le tiendrait pour responsable de toute manifestation, quels qu’en soient les organisateurs, étant interdit à quiconque d’accompagner le marabout à la gare et même de lui adresser la parole avant son départ. »
Le Chérif est donc enlevé à Bamako le 25 décembre 1925. La lettre n° 532/AP du gouverneur du Soudan en date du 18 décembre adressée à son homologue de Mauritanie nous précise litinéraire du Chérif :

« Cet indigène sera dirigé sur Mederdra via Thiès et Saint-Louis par régulier quittant Bamako le 25 courant escorté par deux agents de police, il sera en outre accompagné des nommés Ahmed Ould Saadi et Moussa Dialo ».

 

Un télégramme en date du 28 décembre envoyé par les autorites administratives de Thiès précise que Chérif Hamahoullah est arrivé et qu’il quittera cette localité le même jour pour Saint-Louis, lieu de résidence du gouverneur de la Mauritanie). Le chef de confrérie ne rejoindra Mederdra que le 24 juillet 1926. Avant cette date, le gouverneur Gaden, de la Mauritanie, a adressé une lettre le 21 juillet 1926 au commandant de cercle du Trarza à Boutilimit :

 

« […] il [Chérif Hamahoullah] a auprès de ceux qui ne suivent pas sa voie la réputation d’un saint. Avant d’envoyer Chérif Hamahoullah à Mederdra, j’ai tenu à m’y rendre moi-même pour voir les principaux personnages religieux de la région. J’ai trouvé chez tous la même bonne opinion et l’affirmation que son installation à Mederdra ne leur causait aucune inquiétude. » 32

 

Du moment où il a quitté Thiès, le 28 décembre 1925, jusqu’en juillet 1926, date de son départ pour Mederdra, Cheikh Hamahoullah demeure terrassé par la maladie à Saint-Louis du Sénégal. Mais, durant cette période, la nouvelle de l’arrestation du nouveau « pôle » de la Tijaniyya suscite des réactions. La nouvelle de la déportation du Chérif de Nioro s’est très vite répandue dans toute l’ex-AOF. Elle est la cause d’un fort mécontentement dans les milieux les plus divers et les réactions sont nombreuses. Le journal l’A.O.F., écho de la Côte occidentale ouvre ses colonnes au débat soulevé par l’internement administratif de Hamahoullah. Et l’avocat sénégalais Lamine Guèye est le premier à écrire à ce sujet (voir encadré).
Un autre grand Sénégalais, Galandou Diouf, demande par télégramme (n° 288 en date du 16 juin 1926) à Blaise Diagne, le premier député ouest-africain, d’intervenir en faveur de Cheikh Hamahoullah auprès du ministère des Colonies. Cette requête reste également sans résultat.
Pendant que les uns et les autres s’affrontent au sujet de l’internement administratif du Chérif, celui-ci souffre à l’hôpital de Saint-Louis. Il doit néanmoins rejoindre Mederdra en vue de purger la peine prononcée contre lui. Son arrivée dans cette localité ne passe pas inaperçue.
Chérif Hamahoullah jouit de bonnes conditions d’internement. Il est bien traité par Charbonnier, le résident de Mederdra, qui lui rend souvent visite. Le Cheikh n’est pas surveillé, il peut circuler librement dans la ville, mais il sort rarement de chez lui. Il subit moins de tracasseries qu’à Nioro. Tout le monde peut lui rendre visite. L’élève de Lakhdar est tout simplement en résidence obligatoire mais il n’est pas un prisonnier. Chez lui, un cénacle se forme et il passe toutes ses matinées à discuter avec les lettrés de la ville. Au cours de ces rencontres, les passages les plus obscurs du Coran et de la Sunna sont à l’ordre du jour.

 

Le Chérif de Nioro réussit à gagner la sympathie de tous les grands savants et lettrés de la région : « Depuis qu’il est à Mederdra, Chérif Hamahoullah s’est toujours montré très déférent, vit en reclus, se montre accueillant pour tous, jouit d’une grande sympathie dans le pays. J’ignore ce qu’il a fait à Nioro pour lui valoir une disgrâce semblable, je ne crois pas qu’il serait devenu un héros de l’Islam mais nous en faisons aux yeux des musulmans, même de ceux qui ne sont pas des adeptes, un persécuté. C’est de la mauvaise politique en terre d’Islam. » 33

 

Dans une autre lettre confidentielle n° 460 du 16 octobre 1926 34. Charbonnier continue son plaidoyer en faveur de l’homme de Nioro. Il fait même des suggestions fort intéressantes au gouverneur général (voir encadré).
Les interventions de Charbonnier devaient rester vaines. En effet en février 1930 des événements se produisent à Kaédi (Mauritanie). Des hamallistes et leurs adversaires en viennent aux mains. Sur les premiers, les forces de police ouvrent le feu. Il y a vingt-deux morts et une centaine de blessés.
Cheikh Harnahoullah qui est toujours en résidence à Mederdra, loin de Kaëdi, est soupçonné d’avoir été à l’origine de cette agitation, malgré les aveux du téméraire Mamadou Sadio le principal responsable des troubles. C’est alors que le Chérif de Nioro est transféré à Adzopé, en Côte d’Ivoire, où il devait purger le reste de sa peine d’internement. Quelques années plus tard, la libération de Cheikh Hamahoullah est annoncée par le journal le Sénégal du 2 janvier 1936. Il retrouve sa famille à Nioro où il adopte la prière abrégée se fondant sur le verset 102 du Coran, Sourate des Femmes.
L’administration coloniale française qui s’attendait à un changement d’attitude de la part du détenu libéré ne tarde pas à réagir. L’occasion lui est donnée par les agitations et les querelles de tribus nomadisant aux environs de Nioro, résidence de Cheikh Hamahoullah.
Une véritable guerre éclate entre des tribus maures des confins soudano-mauritaniens. Parmi les vainqueurs de ce conflit fratricide, on peut dénombrer des tribus affiliées en majorité au tijanisme tel qu’il est enseigné par Hamahoullah.
C’est, semble-t-il, suffisant pour que le gouverneur général de l’AOF Pierre Boisson décide l’internement du Maître de Nioro « quoique l’on n’eût pu retenir aucun fait positif contre le Cheikh ». « Par arrêté du Gouverneur Général, Haut Commissaire de l’Afrique Française du 11 juin 1941, en application des dispositions des décrets du 10 septembre 1940 et du 2 avril 1941, la peine de dix années d’internement à subir à Casseigne, département d’Oran Algérie) est infligée au nommé Chérif Hamallah … »35.
Avant l’arrestation du Chérif le 19 juin 1941 à Nioro, des mesures dites de sécurité furent prises car l’administration coloniale n’ignorant guère la popularité du Chérif redoutait une réaction éventuelle des tribus maures des confins soudano-mauritaniens :

 

« Primo, groupe nomade Chinguetti et Hodh dans la région Aïoun El Atrouss-Timbédra ; secundo, une compagnie en état d’alerte Kayes avec moyens transports automobiles ; tierso, trois avions Glen Martin tenus prêts à partir sur demande adressée à Commandant Air-Dakar. En cas de troubles, ensemble, ces unités ainsi que compagnies Nioro et Néma et Goums Nioro seront placées sous commandement chef de bataillon Steber de Kayes. »36.

 

Le 19 juin, la maison du Chérif est encerclée dès l’aube. L’avion qui le transporte décolle à 6 heures. Presque tous les responsables hamallistes de Nioro sont arrêtés le même jour et torturés, avant d’être déportés dans les camps de concentration d’Ansongo, de Bourem et de Kidal.
Entre-temps, Chérif Hamahoullah arrive à Dakar le même jour. L’avion qui le transporte fait auparavant une brève escale à Kayes vers 8 heures (l’appareil est escorté d’un second) 37. Il séjourne à Dakar jusqu’au 21 juin et ce bref séjour dakarois n’est pas de tout repos. Le gouverneur-général Boisson, fidèle serviteur du régime pétainiste et adversaire trop zélé du Comité de la France libre, décide « d’humilier publiquement le Chérif de Nioro ». C’est le contraire qui se produit. En effet, le Haut commissaire en Afrique française du gouvernement de Vichy fait conduire à son palais dakarois Cheikh Hamahoullah, menottes aux poignets, avant de le présenter à une assemblée de grands marabouts réunis pour la circonstance.

 

— « Voici le fameux Chérif Hamallah », s’exclame le gouverneur général !
— « Chérif Hamallah, te crois-tu plus fort que tous ces grands marabouts ? Te crois-tu plus instruit encore ? Pourquoi ne restes-tu pas tranquille ? Si tu es encore turbulent, c’est parce qu’on ne t’a pas encore “embêté”. En tout cas, tu vas souffrir et je te promets que tu ne verras plus cette terre d’Afrique. Ne veux-tu pas être comme tous ces grands marabouts ici présents ? »
Le Chérif Hamahoullah qui est toujours debout et enchaîné devant l’assistance a le courage de répondre :
— « Je ne vois sincèrement pas ce qu’on peut me reprocher Monsieur le Gouverneur, je paie mes impôts, je rachète mes prestations, je ne me suis pas opposé au recrutement des tirailleurs. Ma conscience ne me reproche rien du tout. J’attends toujours vos preuves de ma culpabilité. Pour répondre à vos questions, je dirai que les marabouts que voici sont très respectables et en aucune façon ils ne veulent être enchaînés publiquement comme moi. Et moi, je ne voudrais pas être comme eux … Regardez leurs poitrines, ils acceptent vos médailles. Vous pouvez être sûr que moi je n’épinglerai jamais vos médailles sur ma poitrine. Dieu ne m’autorise pas à le faire. Enfin, comme tu tiens à me faire souffrir, je vais t’aider dans ce sens. Tu peux m’interdire le port du chapelet, tu peux m’empêcher de prier, tout cela ne fait pas souffrir. Mais comme tu tiens absolument à me faire souffrir, voilà comment tu peux le faire : empêche-moi de penser à Dieu pendant que je suis en vie. »

 

Sur l’ordre du gouverneur Boisson, Cheikh Hamahoullah est brutalement reconduit en prison 37. Le 21 juin, le Chérif de Nioro est embarqué dans un avion militaire à destination de l’Algérie via Atar et Casablanca : « Mauritanie, Saint-Louis à Atar, chiffré militaire, priorité absolue n° 68 A.P., gouverneur général télégraphie pour annoncer avion régulier 21 juin transportera Chérif Hamallah condamné 10 ans internement subir Algérie stop. Prendre toutes mesures surveillance nécessaires et n’admettre aucun indigène sur le terrain durant escale avion. » 39 Le Chérif est donc « conduit toujours en avion en Algérie à Casseigne, ville située au nord-est de Mostaganem » 40.

 

En 1942 Cheikh Hamahoullah est dénouveau déporté en France. Il est ensuite transféré à Evaux-les-Bains (Creuse) au début d’avril 1942 où il a pour compagnons de détention d’illustres personnalités de la IIIè République Française, dont Edouard Herriot.
Un document de la Sûreté nationale révèle que Cheikh Hamahoullah n’a pu s’adapter ni au climat ni aux conditions de vie en France. Malgré la demande de transfert en Corse, en date du 28 août 1942, du médecin attaché à son centre d’internement, les autorités de Vichy ne se sont guère occupées du Chérif. En octobre 1942, le Maître de Nioro est déjà gravement malade. Il a été, semble-t-il, transféré d’urgence à l’hôpital d’Aubenas avant d’être envoyé à celui de Montluçon. Là il a été traité par le docteur Bons. D’après les autorités coloniales françaises, « Cheikh Hamahoullah est décédé le 16 janvier 1943 à 16 h 30. Diagnostic : cardiopathie ».
Il a été selon les mêmes sources inhumé dans une tombe individuelle et non dans une fosse commune au cimetière de l’Est à Montluçon. En 1956, son corps est transféré au carré L 183, toujours au même cimetière, dans une concession achetée pour cent ans par M. Tiécoura Diawara, un vénérable vieillard, ancien instituteur d’Abidjan et père d’un éminent homme politique africain. Selon des renseignements précis et sûrs, un chef d’Etat africain toujours en exercice, bien que catholique, aurait été à l’origine de l’acte généreux de M. Diawara.

 

Le décès du Maître de Nioro n’a été porté à la connaissance des Africains que par une circulaire du n° 259 AP/5 du gouverneur général de l’AOF en date du 7 juin 1945. Il a été confirmé par une déclaration du sénateur Amadou Doucouré, du Soudan français, publiée dans Paris-Dakar du 7 août 1947.
Ainsi se termine la vie mouvementée du Chérif Hamahoullah dont la première ambition était de pratiquer et de prêcher le tijanisme tel que Cheikh Tijâni a voulu qu’il soit enseigné et compris.
L’évolution du mouvement hamalliste a eu de nombreuses conséquences pour les populations des confins soudano-mauritaniens. Elle a été à l’origine du décret du 5 juillet 1944 modifiant les frontières entre ce qui furent les colonies de Mauritanie et du Soudan français. Après avoir été provoqués et persécutés, les hamallistes n’ont point tardé à manifester, par des comportements conscients et voulus, leur refus d’hommes libres devant les exigences du colonisateur. Ils étaient dès lors une clientèle facile et motivée du Rassemblement démocratique africain. De façon involontaire, et par l’adhésion de ses fidèles au RDA le hamallisme a apporté une contribution positive à la prise de conscience politique dans de nombreux pays du Sahel.
Que reprochait la haute administration à Cheikh Hamahoullah ? On ne lui pardonnait pas de se comporter en homme libre, ne reconnaissant que l’autorité d’Allah. On lui reprochait son refus de se plier devant l’autorité coloniale et de vouloir rester debout pendant que la plupart de tous ses pairs étaient à genoux. Sûr de sa vérité, fier de sa culture, un homme aussi digne ne pouvait spontanément se renier.
Pour des motifs religieux, il voulait vivre libre dans un pays non libéré où personne ne pensait à la résistance, même pacifique. C’est finalement de cette contradiction qu’a résulté le divorce entre le Cheikh et la France.
A la vérité, le Chérif de Nioro a été un résistant pacifique, son dessein a été religieux, excluant toute servilité. Certes, il n’était pas coupable aux yeux de la loi, mais pour les administrateurs coloniaux il était à éliminer puisque non favorable au système colonial.
En traitant le prestigieux Chérif de Nioro comme un résistant, les colonisateurs ne se sont pas trompés. En effet, l’homme a été l’initiateur d’un modèle d’attitude à l’égard du colonialisme. Son exemple était dangereux pour la stabilité et le maintien du système colonial, même s’il avait fait de sa réserve un problème de conscience qui relève de son exigeant souci de liberté et de prière dans la sainteté. C’est sa soif inaltérable de liberté qui fait apparaître Cheikh Hamahoullah selon l’expression de Vincent Monteil « comme un résistant victime du colonialisme ».
A la lumière et au terme de cette brève étude il nous apparaît comme un héros pacifique qui a préféré souffrir jusqu’au plus profond de lui-même, vivre en exil pour préserver sa liberté, condition indispensable et nécessaire à ses yeux pour se consacrer à Dieu.

 

Gouverneur Boisson
Le gouverneur-général Boisson : entre Dakar et Vichy

 

Tente
Tente d’un marabout dans le désert de Mauritanie

Notes
1. V. Monteil, L’Islam noir, Paris, 1964, éd. du Seuil, p. 128.
2. Pour la généalogie de Hamahoullah, cf. notre thèse de doctorat de 31 cycle (sous presse) intitulée : « Contribution à l’étude de l’Islam en Afrique occidentale : le mouvement tijanien de Cheikh Hamahoullah. » (Université de Dakar, 1975.)
3. La région de Tichitt en Mauritanie.
4. Qhtob : un grand saint, le « pôle » d’une confrérie.
5. Voir à ce sujet B. Olatunji Oloruntimehim (University of Lagos) « Resistance movements in the Tukulor empire », Cahiers d’Etudes africaines, 1968, 29, vol. VIII, 1, p. 124.
6. Ahmed Soukeirij, Kashf al-Hijab, 3e édition, 1381 de l’Hégire. Cf en particulier p. 334.
7. La Tijaniyya ou la Qâdiriyya.
8. La Dina : la théocratie — Hamdallahi était la capitale de la théocratie peule du Macina.
9. Mujâhid : mot arabe signifiant combattant de la foi. Celui qui mène le « Jihâd », la guerre sainte.
10. A ce propos, voir Kashf al-Hijab, op. cit., pp. 335-336.
11. Depont et Coppolani, Les confréries religieuses Musulmanes, Alger, 1897, Jourdan, p. 431.
12. Pour plus de détails sur Cheikh Tahar consulter
Roger La Feuille, Le Tijanisme onze grains ou Hamallisme, document 1189, CHEAM. Paris, p. 1.
Rocaboy. L’hamallisme, document 1153, CHEAM, Paris, p. 3.
13. « Le bruit de la ruine des Chefs Tijaniyya parvint en Afrique du Nord ; la maison mère de la Tijanlyya s’en inquiéta a juste titre, elle envoya un missionnaire et cela aux environs de 1901, c’est-à-dire trois ans avant la destitution d’Aguibou. Ce missionnaire, c’est Cheikh Sidi Mohamed [Lakhdar] qui initiera Cheikh Ahmedou Hamalla », (extrait d’un rapport en date du 14.9.43 du résident de Kayes, intitulé « le Hamallisme, sur l’origine des onze et des douze ». S.E. /67/68 (Archives nationales de Mauritanie, Nouakchott). Cf. aussi, au sujet de Cheikh Lakhdar, le rapport du lieutenant Aubinière, série E2/13, Archives nationales de Mauritanie, Nouakchott.
14. P. Marty, Etudes sur l’Islam et les tribus du Soudan, t. 1 V, p. 220.
15. Pour plus de détails, cf. le rapport Descemet S.E. 2/33, Archives nationales de Mauritanie.
16. P. Marty, op. cit., p. 220.
17 Rocaboy, op. cit., notes du CHEAM.
18 Cf. rapport Descemet, S.E. 2/33, op. cit.
19. Extrait du doc. n° 40 S.E. 2/33, Archives nationales de Mauritanie. Lettre en date du 20.3.1926.
20. Pour Terrasson de Fugères « les Soudans » signifie les Noirs.
21. G. Drague, Esquisse d’histoire religieuse au Maroc, Paris, 1951, p. 279.
22. Pour plus de détails sur cette déclaration de C. Hamahoullah consulter l’ouvrage en arabe de l’islamologue sénégalais Cheikh Tahirou Doucouré L’appel hamalliste. Impricap., Dakar, 1976. Il s’agit d’un ouvrage spécialisé qui donne un éclairage nouveau sur le hamallisme.
23. C’est pourquoi les hamallistes furent appelés les « one » et leurs adversaires les « douze ».
24. Rapport Descemet, 1925, op. cit.
25. Paul Marty, op. cit.
26. Rapport du capitaine André en date du 10 août 1923, 19G 23-108, Archives nationales du Sénégal, Dakar.
27. Cf. le rapport Némos cité par Descemet, S.E. 2/33, op. cit.
28. D’après Amadou Hampaté Bâ (entretiens de 1973).
29. Voir rapport du gouverneur Terrasson de Fougères, S.E. 2/33, Archives nationales de Mauritanie, Nouakchott.
30. S E. 2/33, Archives nationales de Mauritanie, Nouakchott.
31. Le décret du 15 novembre 1924 determine en AOF l’exercice des pouvoirs disciplinaires et des mesures propres à l’indigénat.
32. Cf. le rapport du gouverneur Gaden. S.E. 2/33, Archives nationales de Mauritanie.
33. In litt. en date du 7 octobre 1926 de Charbonnier adressée au gouverneur de la Mauritanie à Saint-Louis, S.E. 2/33, Archives nationales de Mauritanie.
34. S.E. 2/33, Archives nationales de Mauritanie, Nouakchott.
35. Extrait du J.O. de l’AOF du 28 juin 1941 cité par lettre n° 2077 A/P, série E 2/45, Archives nationales de Mauritanie.
36. Télégramme adressé par le gouverneur général, aux lieutenants-gouverneurs du Soudan et de la Mauritanie, S.E. 2/33, Archives nationales de Mauritanie.
37. Cf. à ce sujet le télégramme officiel n° 537 (priorité absolue) adressé par Rapenne au gouverneur géneral le 19 juin 1941, S.E. 2/45, Archives nationales de Mauritanie.
38. D’après Amadou Hampaté Bâ (entretiens de 1973). Cet extrait de notre mémoire de maîtrise a été cité dans un article recent rédigé par un confrère dans la revue Bingo de mai 1977.
39. S. E. 2/45, op. cit.
40. Extrait d’une lettre de Boisson adressée au gouverneur du Soudan, S.E. 2/45, op. cit., RIM.

Bibliographie

En arabe

  • Harazim B.B. (‘Alî), Jawahir al Ma’ani, 11e édition, Le Caire, 1962-1963 (1382 Hégire), Babi Halabi.
  • Ibn Muchri, Kitab al-Jamii (inédit), manuscrit déposé à la Karaouyine de Fès.
  • Soukeirij (Ahmed), Kashfal-Hijab, 3e édition 1961-1962 (1381 Hégire).
    (Tous ces ouvrages sont très connus des musulmans ouest- africains.)

En français

  • Beyries (J), Les confréries religieuses de Mauritanie. Rapport de Mission, SE 2/67-68, Archives nationales de Mauritanie.
  • Chapelle (Lt), Le Hamallisme dans la région de Nioro, SE 2/13, Archives nationales de Mauritanie.
  • Descemet, Rapport de Mission Cheikh Hamallah, SE 2/33, Archives nationales de Mauritanie.
  • Guèye (Lamine), Itinéraire africain, Présence africaine, 1966 (qui reprend ses articles publiés dans le journal « l’AOF » en 1926
  • La Feuille (Roger), Le Tijanisme onze grains ou Hamallisme, doc. 1189 du CHEAM, Paris.
  • Rocaboy, L’hamallisme, doc. 1153 du CHEAM, Paris.

Généalogie de « Cheikh Hamallah »

 

Hamalla ben Mohamed ben Seydna Oumar ben Hamalla ben Chérif Ahmed ben Chérif Mohamed ben Sidi Chérif ben Amin Allah ben Mohamed Chérif ben Ahmed al-Abbas ben Sif al-Fadil ben Sif al-Qâda ben Sif Allah ben Hamalla ben Hadiyat Allah ben Yahya ben Abd Rahmane ben Brahim ben Driss ben Mohamed ben Abd el-Moumine ben Abdallah ben Mohamed ben Ahmed ben ‘Alî ben Mohamed ben Qassim, ben Hamoud ben Mimoun ben ‘Alî ben Abdallah ben Oumar ben Driss II ben Driss Ier ben Abdallah al-Kâmil ben Hassan II ben Hassan Ier ben ‘Alî, gendre du Prophète.

Appendix

 

Une convocation à Bamako
« Un grand administrateur des colonies à l’intelligence encore plus grande, tellement qu’on se demande s’il ne serait pas justiciable de l’Académie de Montyon … ou de l’asile de Charenton, a jugé que Chérif Amalla était un danger pour le prestige de la France au Soudan et pour la tranquillité de la population musulmane de l’Afrique occidentale française. Il fait donc un rapport ad hoc que soutient de toute son autorité Monsieur Descemet, Secrétaire Général actuel du Soudan, le même fonctionnaire qui précisément, étant commandant de Cercle de Nioro quelques années auparavant, n’avait eu que des éloges à adresser au Chérif Amalla […] Donc sur le rapport Némos Descemet, le gouverneur du Soudan propose au Gouverneur général l’internement en Mauratanie du Chérif Amalla dans l’intérêt de la paix et de la sécurité de son saint-empire du Soudan. »
C’est, dans ces conditions que Chérif Hamahoullah, est convoqué à Bamako.
— « Tut es un brave homme, lui dit-on, mais tes disciples sont turbulents, le Gouverneur Général a décidé de t’exiler, je ne sais pass ou tu iras, tout ce que je peux te dire, c’est que tu ne verras pas ta famille. Tu indiqueras parmi tes femmes, celle que tu préfères comme compagne d’exil et je la ferai venir. Je n’admets ni réplique, ni explications. J’ai dit aussi vrai que je m’appelle Terrasson de Fougères. Gouverneur de tous les Soudans. » 20
Le marabout a cependant le courage de répondre :
— « Je paie mes impôts, je rachète mes prestations, je ne fais aucune espèce de propagande ni orale, ni écrite et je n’ai pas sur la conscience un seul acte d’hostilité à l’égard de la France et de ses représentants. Si tu en connais. cite-les moi et je suis prêt à subir ta sentence si ma culpabilité est démontrée. »
— « Tes enfants ne vont pas à l’école française
— « Mes enfants sont tout petits. Monsieur le Gouverneur., pour le moment, je leur apprends le Coran comme je l’ai moi-même appris lorsque j’avais leur âge.
Plus tard, ils pourront aller à l’école française. Cependant, si tu désires qu’à tout prix ils aillent, tu n’as qu’à les prendre. Je te les abandonne. »
— « Et puis tu as tort de t’abstenir de toute intervention auprès des Talibés si turbulents et si querelleurs, ils troublent l’ordre public. »
— « Monsieur le Gouverneur, j’ai déjà dit que je ne fais aucune espèce de propagande. Tu es la personnification de l’autorité et tu l’exerces effectivement, ayant à ta disposition des soldats, des gardes, une armée. Moi, je n’ai que mon chapelet. Quand j’ai payé mon impôt et rempli toutes les obligations imposées a un sujet, mon rôle est terminé. Je n’ai pas à m’occuper de ceux qui troublent l’ordre public, ne serait-ce que pour ne pas empieter sur tes attributions. D’ailleurs, tu ne m’as jamais demandé, d’intervenir auprès de n’importe quel musulman dans aucune circonstance. Pourquoi ne fais-tu pas venir ceux que tu appelles mes disciples et qui troublent l’ordre public ? C’est à toi qu’il appartient […] de les châtier ainsi qu’ils le méritent. »
— « La conversation a assez duré. Retourne à Bamako où tu es descendu, je te ferai appeler lorsque j’aurai besoin de toi. »
L’A.O.F. du 28 janvier 1926. p. 636. Dakar.

 

Impressionnante correspondance
« J’étais loin, bien 1oin de penser, en quittant Bamako. qu’à mon retour de Dakar, je trouverais une si impressionnate correspondance relative au Chérif Amalla. Quelle abondance ! »
« Jamais nous n’avons reçu tant de lignes intéressant un même sujet. Pour la turbulence de ses disciples, seul motif invoqué par l’administration pour justifier l’internement du marabout en Mauritanie. Nous faisons alors nôtre l’indignation qu’animent nos correspondants du Soudan. Nous reviendrons sur le cas du Cherif et nous disons à nos confrères de la presse locale et métropolitaine, que s’il est des questions pour lesquelles il puisse y avoir division, nous disons dans celle du marabout faire dans l’intérêt de la France, la protestation unanime qu’attendent les indigènes dont les conceptions concilient difficilement les promesses de justice et de sécurité de la Troisième République, avec la mesure véritablement inquistoire frappant un individu contre qui on ne peut invoquer aucune faute, même de simple vaticination tendancieuse révélatrice de la moindre ambition dangereuse. »
Lamine Guèye. L’A.O.F. du 21 janvier 1926. Dans l’empire du Soudan.

Rapport du Résident
« Honneur rendre compte que Chérif Hamallah arrivé le 14 à Mederdra est venu me rendre visite dès sa descente d’automobile, il a passé une heure quarante-cinq minutes au bureau où j’ai pu lui donner les renseignements qu’il m’a demandé sur climat et les habitants du pays. Le Chérif a produit une bonne impression parmi les populations. Les Maures présents au village lui ont rendu une visite de politesse. L’émir dont le campemerit se trouve à environ une douzaine de kilomètres de Mederdra a tenu à envoyer son fils préféré, Ely recevoir les bénédictions du Chérif. Le surlendemain de son arrivée, Chérif Hamalla est revenu me voir pour me demander de faire quelques réparations à sa maison d’habitation que le menuisier a d’ailleurs effectuées en quelques instants.
A sa sortie du bureau, Chérif Hamallah est allé voir la mosquée du village. Le Chérif ne m’a montré dans les entretiens que j’ai eus avec lui aucun signe de mécontentement. »
Rapport du Résident de Mederdra, S.E. 2/33

 

Répercussion d’un internement
« J’ai beaucoup causé avec lui [Chérif Hamahoullah] je l’ai trouvé très lucide, lui-même dirigeait la conversation. Il m’a posé de nombreuses questions sur la France, ses produits, sa faune, ses industries, le role de la femme dans le ménage, la mo-squée de Paris, la constitution du gouvernement, etc. Notre conversation a semble beaucoup l’intéresser. Chérif Hamallah a certainement très à coeur la mesure qui l’a frappé, l’ennui ronge cet homme éloigné de ses femmes et de ses enfants. J’irai le voir quelques fois. Je l’appellerai auprès de moi le plu souvent possible. Nous devons faire quelque chose pour lui.

 

A mon avis sans mettre en doute la mesure prise par le Gouverneur du Soudan, l’expiation est suffisante, je crois que l’appréciation tout élogieuse des principaux marabouts et savants de la résidence pourrait avoir une heureuse influence sur le Gouverneur Général Carde. Voilà mes suggestions : une grande assemblée, sorte de concile de Cheikh Sidati Moghadem des Qhadirias, Cheikh Ould Mohamed Saïd Moghadem des Tijanes, Ahmed Baba Ould Hamdi représentant du rite Chadelya, le Cadi Mohamed Vall avec une trentaine de savants ou de personnages ou de marabouts importants.

 

Ces gens donneraient leur avis sur le Chérif Hamallah au sujet de la voie qu’il suit, de ses exercices spirituels qui ne sont nullement contraires aux principes de la religion musulmane. Je suis persuadé d’avance que l’avis de tous ces personnages serait élogieux et leur délibération se terminerait par une supplique à l’autorité supérieure de mettre un terme à l’exil de Cheilkh Hamallah. L’intéressé ignore ma pensée sur ce point, je vous serais reconnaissant de me faire connaitre si ma suggestion peut avoir le mérite de retenir votre attention.

 

La présence de Chérif Hamallah à Mederdra ne peut en rien troubler le pays. Les gens ne se permettent même pas de critiquer la décision prise contre Chérif Hamallah mais ils le plaignent. La répercussion de son internement dépassera certainement la Mauritanie. Il sera jugé comme un acte de persécution religieuse. En toute conscience, je dis ma pensée. »
Charbonnier. Lettre confidentielle. n° 460 du 16 octobre 1926. S.E. 2/33
Archives nationales de Mauritanie.

 

 

Source: webpulaaku.net

AUCUN COMMENTAIRE