HARCÈLEMENT – Par Aichetou Mint Ahmedou

Aichetou mint Ahmedou Née à Boutilimitt, études primaires et secondaires à Nouakchott, études scientifiques à Nouakchott, professeur, a écrit articles, nouvelles et poèmes dans des journaux locaux, La Tribune, Le Calame et a écrit un roman LA COULEUR DU VENT.

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’’Penalty ?? Noooooon !!!!!’’

’’Boum Boum !!’’

Et voilà que le tonnerre se mettait lui aussi de la partie. Son père redevient un véritable enfant quand il y a un match à la télévision. Il crie, il saute, il applaudit, sous le regard attendri de sa mère, Tatiana, une Russe. C’était une rousse pulpeuse, au nez retroussé et piqueté de taches de rousseur.

Elle travaillait comme traiteur à domicile et ses clafoutis étaient les meilleurs de la ville, ainsi que ses gâteaux d’anniversaire. Son père, Mohamed, était professeur dans une université privée. Leur maison, au ksar, était petite mais propre et coquette.

Non, finalement, ce n’était pas le tonnerre, mais un camion qui pétaradait en passant. Leila se regarda dans la glace, lissa ses sourcils du bout d’un doigt imbibé de salive. Elle les avait fournis et bien dessinés. Note personnelle dont elle se contentait, dans un monde où toutes les femmes ou presque avaient changé la forme de leurs sourcils et s’étaient trouvées avec des sourcils stéréotypés, comme fabriqués à la chaîne, tellement ils étaient identiques d’une femme à l’autre. Cela ôtait beaucoup de charme à leurs visages, sans qu’elles s’en rendent compte… Surtout la beauté de leurs regards, propre à chaque femme…

Leila n’était pas vraiment belle, mais sans le savoir, elle avait énormément de charme. Elle jetait sur la vie un regard tranquille, empreint de douceur, de candeur et d’émerveillement. Elle était sensible et généreuse. Ses parents la gâtaient outrageusement. Avec son petit frère Yeslem, encore un bébé, ils constituaient leur seule famille. Pourtant, elle demeurait simple et égale à elle-même.

Comme ses parents, elle avait un caractère heureux et était de commerce agréable. Elle était profondément compatissante et ne voyait que le bien partout. L’être humain pour elle était une créature idéale, pétrie de qualités visibles ou non.

Leila devait dormir tôt. Son patron ne badinait pas avec l’heure. Et quand on devait passer par le carrefour de Ould Mah, pour aller travailler, on avait intérêt à se magner.

Son patron qui la surveillait de près, de si près …

Ils avaient dîné à 20 heures d’œufs brouillés et de marmelade de pommes et Yeslem dormait déjà à poings fermés, dans son berceau bleu et blanc.

Le lendemain, elle embrassa les joues rebondies et encore endormies de sa maman, fleurant bon la cannelle et le patchouli et s’éclipsa, à la suite de son père. Elle s’installa sur le siège avant, à ses côtés et il démarra en trombe.

Le ciel était dégagé et l’air vif et pimpant, comme le sont souvent les matins du mois de mars, à Nouakchott. Cela promettait une journée ensoleillée et peut-être même chaude. Avant que la brise marine ne vienne remettre en question tout ce déballage météorologique.

Sidi, un ami de son père, lui avait offert de travailler pour lui. Il avait pour épouse une autre Russe, Adriana. A croire que le fait d’avoir des épouses de même nationalité tissait des liens particuliers. A la fin du mois, elle percevait un salaire de misère, mais Sidi avait promis de l’augmenter, dès qu’elle aurait fait ses preuves.

Elle lui en était reconnaissante, car cela faisait trois ans qu’elle avait obtenu son diplôme de maîtrise en économie, à l’université de Nouakchott et commençait à s’impatienter sérieusement bien qu’elle sût pertinemment qu’elle était loin d’être la seule dans son cas. Presque tous ses promotionnaires sont encore au chômage.

Au bureau, elle était la première arrivée comme d’habitude, sauf qu’aujourd’hui, le patron était là lui aussi. Elle s’empressa de regagner le cagibi qui lui servait de bureau. Malgré son étroitesse, elle avait réussi à le rendre agréable. Dans un coin, dans un vase énorme, une grande plante verte artificielle, dont les larges feuilles d’un vert gras étaient entremêlées de brins de menthe fraîche poivrée qui embaumait et quelle renouvelait tous les jours, en les achetant chez le gardien qui, depuis quelque temps, s’était métamorphosé en jardinier, pour son plus grand bonheur.

Elle avait hérité l’amour de la nature de sa mère, qui réussissait à transformer chaque mètre carré de terre à sa disposition, en un jardin ou verger florissant, ployant sous les fleurs et les fruits.

Son bureau, petite table munie d’une chaise ; le tout en bois rouge, de qualité, sentait bon la cire et luisait doucement, à la lumière qui entrait en biais, par le vasistas, aménagé en haut du mur.

Une autre petite fenêtre en ogive creusait le mur mitoyen, qui séparait le bureau du patron du sien. Mais elle était toujours fermée celle-là. Leila l’avait cachée derrière un petit rideau en chintz, vert et rose, du plus bel effet. Un beau portrait de ses parents, jeunes mariés, en lune de miel à Kiev, en Ukraine, était accroché à ce même mur, juste au-dessus du rideau. La table de son bureau était trop petite pour le recevoir. Presque tout l’espace qui y était disponible était occupé par un antique portable Toshiba, dont elle refusait de se défaire, par attachement et par habitude, ainsi qu’une épaisse liasse de papiers, retenus à la table par une lourde agrafeuse.

Leila n’était ni maquillée ni parfumée. Sa tante paternelle Tahya, lui avait seriné tant de fois que la jeunesse était un ornement suffisant pour le visage, qu’elle devait laisser les onguents et autres artifices pour les mauvais jours, au plus tôt à partir de 35 ans. Quant au parfum, ‘’il lui fallait un nez pour le sentir, humain ou djinn’’, donc c’était à proscrire avant le mariage. Sa tante l’éduquait à la Maure. ‘’Ta maman ne risque pas de t’apprendre grand-chose à ce sujet et c’est affligeant’’, disait-elle, souvent. Leila était propre et bien habillée et à son âge cela suffisait pour être belle, selon Tahya toujours.

Leila lui obéissait, sans avoir besoin de se forcer.

Son patron entra à sa suite et se tint debout entre elle et son bureau. Elle attendit poliment qu’il la laisse s’asseoir. Elle s’occupait des factures, devis et tout ce qui était comptabilité. Son patron était propriétaire d’un complexe commercial. Elle avait connaissance d’une station d’essence, d’un super marché et d’appartements meublés. Là, c’était un bureau d’études et de comptabilité, dont il faisait le siège principal de ses nombreuses affaires.
-  Attends, il y a une brindille accrochée à tes cheveux …

Surprise, elle le vit farfouiller dans ses cheveux, en un geste qu’elle trouva tout de même paternel, bien qu’interdit par sa religion, jusqu’au moment où il glissa subrepticement un doigt vers sa bouche. Elle tressaillit malgré elle et fit un pas en arrière, tout en espérant qu’il n’en avait rien remarqué.

Il se recula juste assez pour lui permettre de tirer la chaise à elle, tout en l’effleurant au passage. La chaleur de ce corps d’homme trop proche la brûla pendant un moment, comme un fer rouge et le rouge de la honte lui monta au visage.

Elle ne comprenait pas pourquoi elle avait si honte. Elle n’avait rien fait de mal. Mais elle avait dû sentir au fond d’elle-même, même si c’était de façon encore inconsciente, qu’elle venait d’être souillée et son intégrité morale et physique atteintes.

Elle se laissa lourdement tomber sur la chaise, encore sous le choc, étourdie par ce qui venait de se passer.

Sa tante Tahya l’avait exhortée à se méfier des hommes comme de la peste, de tous les hommes, y compris des frères et même du père. ‘’Ne laisse aucun d’eux t’approcher de trop près. Ne t’assois jamais à l’endroit où un homme était assis. Fais attention à leur urine dans la rue, ne l’enjambe jamais.’’

Sultana, son unique amie, en faisait des gorges chaudes : ‘’Cette tradition maure veut nous faire croire que les spermatozoïdes stagnent partout où un homme passe et qu’ils sont à l’affût de tous les corps féminins qui s’en approchent, pour leur sauter dessus. Elle est bien bonne celle-là’’, s’esclaffait-elle.

A la fin de sa journée de travail, son père vint la récupérer. Dès qu’elle le vit, elle sentit son visage redevenir cramoisi, comme si son père pouvait deviner ce qui s’était passé. Elle n’avait pas revu son patron de la journée et elle s’en était trouvée considérablement soulagée.

En ramenant leur fille chez eux, il eut une pensée nostalgique pour les femmes de sa race, le bruit des verres à thé qui s’entrechoquent, l’odeur euphorisante de l’encens et piquante du henné et même le raclement sur le sol des chaussures des visiteurs imprévus.

Mais le plus souvent, il appréciait encore plus le calme, la fraîcheur et la propreté du nid douillet que lui avait aménagé Tatiana, ainsi que l’odeur doucereuse de la cannelle et de la vanille dont elle usait sans modération, dans sa cuisine un peu spéciale de femme originaire de la lointaine ville d’Oulianovsk, des bords de la Volga.

Au moins, Tatiana leur épargnait la présence intempestive, le plus souvent sale et parfois malhonnête d’un domestique.

Sa sœur, Tahya, ne pensait pas comme lui bien évidemment, mais c’était sa vie à lui et personne n’avait le droit de s’y immiscer, même sa sœur unique, qu’il adorait par ailleurs. Elle réprouvait l’éducation à l’européenne qu’elle dispensait à Leila et aussi le fait que Tatiana n’avait pas voulu avoir d’autre enfant, après la naissance de Leila.

Yeslem était un accident, un oubli providentiel, pour lequel Tahya rendait chaque jour grâce au Seigneur. Leila se confia à Sultana le soir-même. Celle-ci entra dans une rage folle et traita son amie de mauviette. ‘’Tu aurais dû le gifler, ce salopard’’, éructa-t-elle. ‘’Mais, tu sais bien que je ne peux gifler personne’’, se récusa Leila. ‘’Je sais, ma douce, s’attendrit-elle, mais à notre époque, ça ne marche plus. Si tu ne te défends pas, becs et ongles à l’appui, tu te feras piétiner sans pitié. Il faut changer ça et vite, ma belle’’.

Leila l’observait parler avec une affection admirative et une moue dubitative. Son amie ajouta d’un ton déterminé : ‘’A ta place, je l’aurais giflé et envoyé un coup de pied où je pense. Non mais !!’’

Par le passé, lui raconta-t-elle, le harcèlement était toléré, parce que la femme allait de toute façon repousser toutes les avances de tous les hommes, par respect des convenances sociales et religieuses. Si elle vivait une relation amoureuse avant le mariage, c’était une véritable guérilla qui l’opposait alors à son amoureux, et à chaque rencontre, un combat inégal, où la lutte avait la première place. Un corps à corps sans merci où la femme était parfois réellement malmenée physiquement et pouvait se casser les doigts, le poignet, le coude et même se démener une épaule.

‘’Tu vois, c’était pas donné, concluait-elle, secouée par un rire doux et gai. Et ça, c’est le cas de la femme qui est a priori consentante. Alors, imagine l’autre cas. Celle qui n’est pas d’accord pour se laisser tripoter en était pour ses frais. Elle n’avait aucune possibilité pour se faire entendre et encore moins comprendre.’’

Perplexe, Leila buvait avidement ses paroles, fascinée par ce monde, tellement contradictoire, tellement complexe et si subtil à la fois, dans la gestion de cette complexité-même et de toutes ces contradictions. Sultana termina d’un ton docte et sentencieux : ‘’Ne le laisse plus recommencer, sinon, il s’enhardira de plus en plus. C’est en se taisant, que les femmes finissent par se faire violer. Les femmes qui subissent ce genre d’avanies doivent briser le silence pour que ça cesse.’’

Et effectivement, son patron s’enhardit chaque jour de plus en plus. Elle se dit, désespérée, quelle devait impérativement quitter son emploi. Pourtant, elle avait tant besoin de son travail. Il lui permettait une autonomie financière qu’elle appréciait beaucoup. Et cela faisait quelque temps qu’elle mettait de l’argent de côté pour pouvoir s’offrir un Iphone. D’un autre côté, quelle excuse inventerait-elle aux siens, pour expliquer son départ.

Il essayait de lui prendre la main, qu’elle retirait avec la vivacité d’une brûlée vive. Sa main aussi baladeuse qu’une vache en plein hiver (une comparaison que sa tante adorait sortir à tout bout de champ) effleurait sa poitrine, sa joue, son épaule. Elle le repoussait avec toute la vigueur de ses petits bras potelés et le suppliait d’une petite voix craintive de la laisser tranquille. Ce qui avait sur lui un effet plutôt stimulant.

Leila n’en reparla plus à Sultana, car cela lui faisait de plus en plus honte et elle n’osait plus en parler du tout. Elle craignait aussi l’impétuosité et l’impulsivité de son amie, qui risquait de trahir son avilissant secret.

Un jour, il la ceintura de près et essaya de l’embrasser. Sa fougue lui fit perdre l’équilibre. Elle trébucha et se retint à la table. Ce dont il profita pour la tripoter à son aise. Le sang ne fit qu’un tour dans sa tête. Ivre de rage, elle saisit l’agrafeuse et lui en assena un violent coup sur le crâne. Le sang jaillit et éclaboussa sa chemise. Fou de colère et de douleur, il la gifla si violemment qu’elle se cogna la tête contre le mur. Fulminant de rage, il sortit en tenant un kleenex appuyé sur sa blessure, pour que personne ne puisse la voir.

A sa sortie, deux ou trois employés s’affairaient dans la salle informatique, attenante au bureau de Leila. Ils firent semblant d’être si occupés, qu’ils n’avaient rien vu ni entendu du grabuge, qui pourtant leur était clairement parvenu du bureau de la pauvre Leila. De toute façon, leur patron agissait ainsi avec toutes les femmes qu’il recrutait, c’est pourquoi elles ne restaient jamais longtemps. Là, il était tombé sur une femme du genre craintif et naïf.

A SUIVRE

Source : http://aichetouma.com/

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